Lucrecia (3/4)

[TW : mentions de viol, agression sexuelle, violence psychologique, homophobie, transphobie, queerphobie, polyphobie, harcèlement, attouchement, racisme]

Et puis j’ai rencontré celui qu’on va appeler le Pervers. Parce que c’est ce qu’il est et que même après l’avoir bloqué de partout après presqu’un an, il a continué à chercher à entrer en contact avec moi à tout prix jusqu’à récemment.

Remettons les choses dans le contexte. Ce mec n’était pas venu à l’association depuis des mois. Quand il revient, monsieur râle. Lui, homme blanc hétéro cis, ne se sent plus à sa place, les queer ont envahi l’espace. Il ne voulait tout simplement pas entendre parler de féminisme et de cause LGBTQ+. Il détestait tellement les militants qu’il a avoué à mon crush agresseur sexuel qu’il voulait « purger » (tel un croisé des temps modernes) l’association de ces foutus social justice warriors et « transpédés »… Charmant. Le tout, en manipulant ce qu’il appelait « les esprits faibles », en racontant à tout va qu’on prenait trop de place et que les hommes blancs cis hétéro comme lui se faisaient écraser, marginaliser par les personnes comme nous… Wahou. Et c’est moi la perverse manipulatrice narcissique ? Le pire, c’est que ça a marché ! Un mois après son arrivée, toutes les personnes LGBTQ+ étaient parties. Ses violentes prises de parole contre le militantisme et en faveur de l’exclusion totale des « transpédés » a très bien marché. Tout le monde lui a mangé dans la main, et j’ai même vu une personne rejeter sa bisexualité à cause de lui et de sa haine.

Le problème, c’est que même si monsieur détestait les féministes et cie., ça ne l’empêchait pas d’avoir des envies. Et hélas, ces envies se sont tournées vers moi. Et alors là, c’est devenu l’enfer. Lors de l’anniversaire d’une amie en commun, il a voulu me forcer à avoir un contact physique avec lui, une bise. Il l’avait déjà fait de force à mon conjoint totalement éberlué mais moi, je ne me suis pas laissé faire, je l’ai attrapé par les épaules et j’ai dit  « non, je n’ai pas envie ». Son sourire était d’un vicieux… Le même soir, il a dit plusieurs fois « en rigolant » qu’il avait écrit des fictions érotiques me mettant en scène, sachant qu’on était en froid parce que plusieurs fois il était venu sur des statuts Facebook cracher sur des personnages trans ou homosexuels. D’où tu rigoles de ça avec des gens qui t’aiment pas ouvertement ? D’où tu rigoles de ça tout court, en fait…

Quand j’ai quitté l’association, j’ai reçu des messages très violents d’inconnus me disant que je faisais du mal autour de moi et que j’étais un « monstre »… Je n’ai su que plus tard que c’était par son initiative que ces personnes étaient venues me voir, dont une pour me parler (même si je soupçonne le fake compte à 3 000 lieues à la ronde) de… ses exploits sexuels. Oui, il a pris son pied en m’envoyant plein de détails explicites de trucs qu’il avait soi-disant fait tout en prenant l’identité d’une jeune femme fraîchement débarquée sur Lyon. Prends moi pour un con, va. J’ai dû bloquer un nombre incalculable de comptes avant de comprendre qu’il crachait son venin sur moi à qui voulait bien l’entendre, quitte à ronger des amitiés « solides ». J’étais un objectif qu’il s’était fixé et il n’a pas réussi à m’avoir, donc il a tout fait pour me pourrir la vie. Le pire, c’est que mes refus semblaient me rendre plus désirable encore à ses yeux… Creepy/20.

Pour tout récapituler : c’est un homme homophobe (utilisation répétée de termes comme « enculé », « la mettre bien profond dans le cul », « pédé », grimace quand deux personnes de genre masculin s’embrassent, fétichisation des relations sexuelles entre lesbiennes), transphobe (utilisation du terme « transpédé », mégenrage constant des personnes trans et fétichisation de ce qu’il appelle les « shemales »), sexiste (rabaissant souvent les femmes que ce soit « pour rire » ou en général), à fond dans la culture du viol (blague sur le sujet régulière, infestation de l’espace vital malgré un refus manifeste de la personne en face), polyphobe et adepte du slut shaming (crache régulièrement sur les personnes polya et m’a dit avec son fake compte et devant des personnes de l’association que j’avais deux amours pour je cite « le cul et l’argent », alala les femmes, ces créatures vénales !) et pour conclure raciste (fait de « l’humour » pour se moquer des immigrés-es et des personnes racisé-es).

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Lucrecia (2/4)

[TW : mentions de viol, agression sexuelle, violence psychologique, homophobie, transphobie, queerphobie, polyphobie, harcèlement, attouchement, racisme]

Comme expliqué précédemment, j’ai abandonné ma transition et donc au placard mon binder, mes vêtements amples, etc… J’ai donc recommencé à porter décolleté, jupe, robe… Et ça n’est pas passé inaperçu. Une des membres de l’association a commencé à me balancer dans la figure que « les robes, c’était laid, que ça servait à rien et qu’elle n’aimait pas cela » tout en me traitant avec un mépris et un dégoût manifeste. Elle s’est mise à me prendre à part lors des entraînements et de me faire sentir comme… une merde. Il n’y a pas d’autre mot. Elle me sermonnait sans arrêt, tiquait quand je parlais… Bref, l’ambiance était super agréable ! Elle crachait sur tout ce qui était « féminin » sans arrêt et j’avais l’impression qu’elle me voyait comme une sorte d’abomination manifeste. Quand j’étais homme trans, elle osait à peine s’approcher de moi, mais en tant que « femme », c’était tout le contraire. Tout pour me mettre mal à l’aise ou me rabaisser. Joie.

Un autre membre de l’association est allé trop loin avec moi. Déjà, gros carton rouge, en couple monogame exclusif avec une jeune femme timide et peu sûre d’elle, monsieur mettait en avant son « besoin de séduire ». Il disait à droite à gauche que son côté lourd, dragueur, beauf était dans son tempérament et que c’était comme ça, c’était sa façon d’interagir avec les gens. Ouais, avec les femmes surtout. Parce qu’avec les hommes, c’était normal et courtois comme interactions… Avec les membres du genre qui l’intéressait, beaucoup moins.

J’ai fait la connerie monumentale de parler cul avec lui, une fois, et là, c’était le début de la fin. Il a compris que j’étais ouverte et ce fût le florilège des blagues vaseuses, des images de cul envoyées à n’importe quelle heure, des propositions pourries « pour rire »… Le pire, c’est que tout le monde savait que c’était un gars beaucoup trop insistant avec les femmes et insupportable parce que son sujet de discussion principal, c’était le cul. Tout le temps. Sur le chat de l’association, il avait ouvert un fil spécial pour poster des photos à caractère sexuel explicite dessus. C’était sa raison de vivre, le cul. Cela n’aurait pas été problématique si monsieur ne se ramenait pas en pleine discussion entre plusieurs femmes pour parler de… la taille de nos seins. Classique. Rajoutez à cela le fait qu’il « oubliait » de faire payer les frais d’adhésion à ses potes, mais pas aux personnes queer… Et aussi la fois où il a voulu toucher mon cul pour « l’épousseter » alors que quelqu’un le faisait déjà… Bref, un gars génial !

Sinon, un de ses plus proches amis, aussi membre de l’association, m’a traité de perverse manipulatrice avec quelques autres après m’avoir embrassé de force lorsque que je lui ai avoué vouloir plus qu’un simple flirt avec lui. Ça m’a totalement refroidi, surtout qu’après il est allé dire à tout le monde… qu’on était en couple, alors que je n’avais jamais répondu positivement à sa demande d’aller plus loin après le baiser forcé. Du coup je me suis payé une réputation de « salope » et de « manipulatrice vicieuse » qui séduit les hommes pour mieux les rouler… Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer ? Ah et ces deux personnes étaient très proches d’un autre type de l’association  qui se disait ouvertement homophobe : « C’est contre nature », « Quand je fais des câlins avec mes copains gnistes, c’est fraternel, pas comme ces pédés ».

Lucrecia (1/4)

J’ai vécu une très mauvaise expérience avec une association de GN, et j’aimerais partager ce témoignage sur votre site afin de briser la loi du silence.

[TW : mentions de viol, agression sexuelle, violence psychologique, homophobie, transphobie, queerphobie, polyphobie, harcèlement, attouchement, racisme]

Enfant, j’ai eu la chance d’avoir un papa m’ayant initié au jeu de rôle avec ma petite sœur, m’autorisant à jouer autant des femmes que des hommes, autant des forts que des faibles, autant des grands que des petits, autant des guerriers que des guérisseurs… Et ce, sans aucune remarque sexiste en mode « tu es une femme alors joue un soutien fragile et tais-toi » ou encore « non mais le rôle d’une femme, c’est d’être une séductrice dévergondée ». Non, il me laissait juste exprimer ma créativité et ma passion pour le théâtre et l’imprévision, et pour ça, il est le meilleur papa du monde.

Plus tard, je déménage de Paris, au revoir papa, les amis cools et la petite vie tranquille, bonjour les études et l’inconnu. J’ai été plus que comblé quand mes amis proches sur Paris se sont montrés ultra ouverts et compréhensifs lorsque je leur ai proposé nos premières parties de JdR. Nos sessions de Warhammer 40k et de D&D se passaient souvent sans aucun problème important, et même si parfois, certains joueurs (souvent des membres n’appartenant pas au noyau dur de mes proches) pouvaient se montrer limite-limite, j’étais heureuse parce que ça se passait bien. Il n’y a que sur les tables tenues par des inconnus que l’ambiance était parfois tendue, voire malsaine. L’homophobie et la culture du viol étaient des choses que j’ai malheureusement subi de plein fouet… Mais ce n’est pas la pire chose que j’ai vécue dans mon expérience de joueuse/GNiste.

Très vite, j’ai cherché à élargir mon cercle de connaissance et je suis rentrée dans une nouvelle association de GN qu’on m’avait décrit comme accueillante, ouverte d’esprit, différente des autres, bref le pied total non ? Je rencontre des gens formidables, comme mon futur conjoint. Puis rapidement, le rideau tombe. À l’époque, je me définis comme homme trans. Je porte un binder, des vêtements amples et pour couronner le tout, je suis militant féministe et LGBTQ+. Je ne suis pas la seule personne trans de l’association, mais très vite je remarque un truc qui me choque énormément. Nous ne sommes pas du tout traités comme les autres. Très vite, des tensions s’installent entre les membres, notamment avec une homme qui m’a approchée de manière plus ou moins malsaine. Il est thérapeute et me voit comme un… un sujet d’expérience ? « Tu es la première personne trans que je rencontre, ce serait intéressant d’en apprendre un peu plus sur toi, de manière purement scientifique ». Heu, OK, bonjour la fétichisation. Rajoutez à cela qu’on était avec le groupe dans un bar en train de boire un coup et qu’il m’a sorti ça alors que j’étais sur le côté avec lui loin des autres, et vous avez le combo du mec creepy. Monsieur avait un minimum de pouvoir et… il en a abusé.

Il a plusieurs fois passé ses nerfs sur moi et sur d’autres membres ouvertement queer de l’asso. Le malaise. Il allait jusqu’à dire que des problèmes datant d’avant notre venue étaient de notre faute. Il a craché sur nos revendications, notre militantisme, s’amusait à nous mégenrer derrière notre dos avec sa copine. Il s’est finalement tiré après quelques mois , mais je me rappellerai toujours de son regard lourd quand il nous engueulait moi et une pote et que c’était la première fois que j’avais mis un décolleté en sa présence. Tout en nous hurlant dessus et nous rabaissant, il ne cessait de regarder les cuisses dénudées de mon amie et ma poitrine. Elle a quitté l’association quelques temps après. J’ai fait la connerie de ne pas la suivre. Bah, je me suis dis que le pire était parti. Grossière erreur.

Portrait : Noémie

« C’est ensuite quand je me suis intéressée sur le plan universitaire au jeu de rôle que j’ai été « obligée » de jouer. Obligée entre gros guillemets parce que j’y ai pris beaucoup de plaisir. Et depuis je n’ai plus arrêté ».

Noémie a fait un Master de sociologie sur le JDR dématérialisé et un Master de sciences du jeu sur les vidéos youtube. Elle s’intéresse aux pratiques ludiques filmée et diffusées via youtube, et intervient sur des tables rondes rôlistes pour en parler.

L’entretien a eu lieu aux Utopiales en novembre 2017 et suite à des soucis d’enregistrement nous avons dû ré-enregistrer nos questions à part. Nous nous excusons pour la gêne que ça produirait à l’écoute.

Télécharger l’entretien

Marion

Dans une convention, j’ai eu la bonne idée de m’inscrire à un jeu de rôle présenté comme fun où on jouait des monstres genre loup-garou, vampire, etc.

Dès que je me suis assise à la table, j’ai senti que ça allait être terrible parce que le MJ nous servait en fait un med-fan classique fait maison. Il expliquait que c’était un jeu en cours de conception, tout ça, j’étais un peu sceptique mais j’essayais au départ de rester ouverte malgré une immersion pénible due à un manque de description et une interprétation de la plupart des PNJ au discours indirect. 

J’avais pris un personnage « magicien », une femme moitié renard qui possédait apparemment beaucoup de charisme. J’ai tiqué quand le MJ m’a dit avant de commencer :  « Vu que t’es très belle, faudra voir si les PNJ auront pas envie de te violer pendant la partie ». Je lui ai jeté un regard choqué en mode « t’es sérieux là ? », puis j’ai échangé des regards avec les deux autres femmes de la table. Le malaise était pour moi très palpable, genre gros silence et tout. Je me suis dit vu son air un peu gêné qu’il comprenait que c’était de la merde ce qu’il venait de dire.

On commence à jouer et puis tout à coup, on croise des soldats humains dans un village. Il me dit : « Jet de mental ».

Bon, je commence à prendre mes dés pour les lancer en me disant que peut être y allait avoir un truc qui allait se passer. Il m’a dit : « Non, pas pour toi. C’est moi. C’est pour voir s’ils ont envie de te violer ».

Il a jeté ses dés. On s’est regardé totalement consternées avec les autres joueuses. Gros gros silence pesant.

« C’est bon, ça passe. »

Prétextant un achat de crêpes, je me suis absentée de la table pour parler aux orgas qui ont très bien géré la situation puisque par la suite, il y a eu discussion avec le MJ et il a été éloigné de certaines tables en tant que joueur, tables qui abordaient des sujets potentiellement sensibles.

J’ai attendu la fin de la partie et je lui ai dit : « Ton jeu, il est en cours de conception encore, c’est ça ?

– Malheureusement, oui.

– Je pense que tu devrais vraiment revoir le point de règles concernant le fait de vouloir violer les personnages.

– Ha violer, c’est pas le bon mot, j’y ai été un peu fort. »

J’ai respiré profondément pour pas le pourrir car j’avais une forme de pitié pour lui que je ne saurai définir, et j’ai fui le plus vite cet homme. Mais ce qui était cool, c’est que ce jour là, j’ai reçu vraiment un gros soutien de l’organisation. Je me dis que c’est de moins en moins possible en convention de faire de la merde comme ça et je trouve ça vraiment rassurant.

Carole

Carole :

Bonjour,
Je joue depuis mes 15 ans et là j’approche de la cinquantaine.

J’ai été effarée devant certains témoignages, scotchée ; comment de nos jours cela peut-il encore arriver ?
J’en déduis que j’ai eu de la chance dans  ma longue carrière de rôliste ; j’ai aussi un caractère bien trempé, je ne me laisse pas marcher sur les pieds (ni ailleurs), en jeu de rôle ou  IRL. Un homme (travailleur social qui abordait le sujet du harcèlement) m’a dit une fois que j’avais peu de risques d’être harcelée car je suis trop sûre de moi pour les machos (qui en fait ne s’attaquent qu’aux  femmes qu’ils pensent faibles, on voit là leur courage).
J’ai souvent eu des tables uniquement masculines à part ma petite personne, et lorsqu’il y avait d’autres filles à table (chouette chouette), aucun imbécile n’aurait pu l’ennuyer tellement je l’aurais taclé de suite, pour que la damoiselle se sente en sécurité et reste. De mon temps, les rôlistes étaient tous cultivés et pour la plupart éduqués, à présent, c’est mon MJ à moi qui le dit, le JDR se démocratise ; et on trouve sans doute des hommes dont leur mère a négligé l’éducation, surtout le chapitre respect (et protection des plus faibles : jeunes, moins musclés, plus âgés… Une femme n’est pas un jouet mais une personne qui est ton égale… ) et de consentement.
Mes 4 enfants sont rôlistes, et ma fille (qui présente le même charmant caractère) joue en GN, et en JDR ne m’a jamais fait part de problèmes de ce style. Je n’ose même pas imaginer qu’un de mes fils se conduise mal, si jamais cela arrivait à mes oreilles…
Alors oui, les filles, si un gros relou vous pourrit une partie, n’hésitez pas à lui faire remarquer gentiment : «  C’est un peu gênant pour moi là, si tu pouvais me lâcher un peu que je profite du jeu ». Il insiste : «  Je ne suis pas responsable de ta longue abstinence, mais si c’est ta méthode de drague , un conseil change de suite, va voir ailleurs là c’est trop ». Et si les autres laissent faire : « Et bien bonsoir messieurs ».
Je vous souhaite plein de parties avec des joueurs sympas et agréables, je conseille un petit investissement de temps dans le self défense, aïkido, karaté, ça peut toujours servir, et ça donne un peu plus de confiance en soi. Et n’oubliez pas d’éduquer les futurs rôlistes lorsque vous serez maman.

Portrait : Virginie

Virginie Tacq se définit comme une médiatrice ludique et game designeuse. Elle est fondatrice de Ludilab (un collectif qui accompagne des auteurs et des créateurs dans la création de leurs jeux) et de Paye ton jeu, un site qui traite du sexisme ordinaire dans le milieu du jeu. Autant dire que nous avons des atomes crochus…

EPEJ : À quel moment de ta vie as-tu su que tu voulais travailler dans le domaine du jeu ?

VT : Après mon année de spécialisation en sciences et techniques du jeu à la Haute École de Bruxelles. Au départ, ce devait surtout être une opportunité de développer un fonds jeux de rôle dans le bibliobus dans lequel je travaillais à l’époque.

EPEJ : As-tu fini par monter le fonds JdR dans ton bibliobus ?

VT : Non, des changements d’employeur m’ont finalement orientée vers autre chose.

EPEJ : Tu te définis comme game designeuse. Qu’est-ce que ça englobe, concrètement ?

VT : Je travaille sur la création de mes propres jeux. J’accompagne également des associations dans le développement de leurs jeux (de sensibilisation, par exemple) et je donne des ateliers, des stages dans lesquels le public peut apprendre à créer des jeux (adultes, enfants). Il y a aussi pour moi un aspect important de réflexion sur la place du jeu en tant qu’objet culturel.

EPEJ : Beaucoup de créateurs de JdR sont des autodidactes. Penses-tu que le milieu aurait à y gagner en suivant des formations sur le game design ?

VT : Tout dépend de leur contenu et de leur organisation. On pourrait assister à un formatage. D’un autre côté, les formations peuvent aussi être des lieux de réseautage et déboucher sur des projets en commun, sur l’élargissement de son horizon…

EPEJ : Arrives-tu encore à jouer à un jeu sans essayer de le décortiquer d’un point de vue design ?

VT : Quand je joue à un jeu, je pense surtout à m’amuser et à bien comprendre les règles ! 🙂 Quelquefois, une mécanique me semble vraiment intéressante, originale : dans ce cas, je vais déployer mes antennes de game designeuse. Je reste tout de même attentive à cette dimension mais sans qu’elle prenne forcément le dessus systématiquement.

EPEJ : Le Tumblr Paye ton jeu publie des témoignages de sexisme dans le monde du jeu. Comment est-il né ?

VT : Avec une amie, on en avait marre du sexisme ordinaire qui régnait sur un gros groupe Facebook parlant de jeux de société. Chaque fois qu’on faisait remarquer ce sexisme, on se faisait enflammer et souvent les postes entiers finissaient effacés pour enterrer le conflit. Donc on a voulu créer un espace de visibilisation et de rassemblement, pour se sentir moins isolées face à ce problème.

EPEJ : Est-ce mission réussie, de ce point de vue ? Avez-vous rassemblé des alliés autour du projet ?

VT : Nous avons aujourd’hui dépassé les 2 000 personnes qui suivent notre page. Nous avons en tout cas atteint notre objectif à nous, celui de donner un canal d’information et la possibilité de témoigner et de partager à ce propos.

EPEJ : Puisque tu vis à Bruxelles mais que tu as fait tes études à Paris, vois-tu une différence entre les joueu·r·se·s des deux pays ?

VT : Je commence à peine à Paris en fait 😉

EPEJ : Pratiques-tu ou as-tu pratiqué le jeu de rôle sur table ?

VT : Quelques parties dans le passé. Surtout de l’Appel de Cthulhu. Un peu d’Eclipse Phase aussi. Et j’ai maîtrisé Toons une fois.

EPEJ : Pourquoi as-tu cessé d’y jouer ?

VT : Par manque de temps essentiellement.

EPEJ : As-tu le sentiment que ton engagement féministe te nuit parfois, dans ton milieu de travail ?

VT : Oui, quelquefois. J’échange souvent de vifs propos sur des sujets féministes avec des acteurs (hommes) plus ou moins importants du milieu. Certains m’ont retirée de leurs contacts FB notamment. Donc ça ne nuit peut être pas (encore) directement à mon travail, mais ça ferme peut être quelques portes pour l’avenir. A contrario, je rencontre des femmes qui ont envie de construire des projets professionnels avec moi donc ça peut aider aussi.

EPEJ : Comment ton expérience de ludothécaire a-t-elle influencé ton approche du design ?

VT : Ça m’a apporté une attention à toujours mettre le public en premier, à voir la création de jeux comme la création d’une expérience avant tout. Il m’arrive de créer des jeux comme expression artistique, pour lesquels je me concentre sur d’autres aspects mais en choisissant consciemment la place qu’auront ou n’auront pas les joueur·euses dans le dispositif.

EPEJ : Penses-tu qu’on vive dans l’âge d’or du jeu de plateau ?

VT : Je suis un peu dubitative par rapport à ce terme. Si on évoque par là uniquement l’abondance, peut-être. Quoique ça reste encore un loisir de niche même si celle-ci s’élargit, donc on pourrait imaginer une diffusion encore plus large sans trop de difficulté je pense. Mais je ne suis pas économiste 😉  

EPEJ : Quelle sera la prochaine grosse évolution du monde du jeu, selon toi ?

VT : Je ne devine pas l’avenir malheureusement. Par contre, celle que je souhaiterais serait l’émergence d’une vraie frange indie dans le jeu de société.