Portraits

Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans le jeu de rôle. Aujourd’hui, on serait même loin de la minuscule minorité.
Or, si leur nombre devient de plus en plus important, leur visibilité n’augmente que très peu dans l’espace public rôliste. D’une manière générale, les femmes interviennent peu sur les forums ou les groupes de discussion ouverts, elles sont rarement au premier plan en terme de théorie ou de création, elles prennent peu la parole en public et évitent de jouer avec des inconnus…
Et pourtant, elles sont joueuses, meneuses, créatrices, organisatrices, blogueuses, podcasteuses, critiques.
Portraits.
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Anaïs

Ça fait maintenant de nombreuses années que je  fais du jeu de rôle. J’ai démarré comme simple joueuse mais je suis désormais MJ d’un JDR en ligne et je masteurise également sur papier, et j’adore ça. Mais je préfère le faire avec des amis qui sont débutants, car malheureusement, mes expériences de parties avec des joueurs plus confirmés se sont très mal passées.

Un soir, j’avais trouvé une asso de jdr papier qui se réunissait, alors avant de partir en soirée avec des ami.e.s, je me décide à aller y faire un tour. Je portais une robe (important pour la suite) et dans mon sac, toute contente, j’avais mes dés, crayons papier, gomme et feuilles. Bref, j’étais parée à affronter l’esprit tordu du MJ, mais pas le sexisme des joueurs. Quand je suis arrivée dans cette salle, le silence s’est fait. Il n’y avait que des hommes et tous ont d’abord cru que je m’étais perdue. J’ai demandé : « C’est bien ici l’asso de JDR ? », histoire de les faire réagir, parce que bon, je voyais bien les dés et les fiches hein, et je savais que j’étais au bon endroit. C’était davantage une perche tendue pour qu’ils puissent m’expliquer le fonctionnement de l’asso.

Forcément ça a pas loupé, un joueur plus « hardi » que les autres est arrivé et m’a proposé de jouer à Warhammer. J’ai souris, je connaissais le jeu et son système, ça pouvait être sympa de découvrir un autre façon de l’aborder. Alors j’ai accepté. Il a commencé à vouloir m’expliquer le système du jeu et son fonctionnement à coup de « non mais sinon, je te dirai quand jeter un dé, t’en fais pas, je vais rester à côté de toi tu seras pas perdue ». Là je lui ai dit que je savais jouer et qu’il s’était planté en m’expliquant les règles et qu’il avait confondu deux caracs. Bref, je commence à tacler gentiment pour le remettre à sa place. Mais il a pas compris et a passé la partie à me dire comment RP. Au bout d’un moment ça m’a gonflé et je lui ai dit. Là il m’a invité à jouer à sa table un  jour. J’ai hésité, je le sentais pas trop, mais l’envie de jouer et de débuter dans les assos de la ville étaient trop fortes. J’ai accepté.

Il m’a invité à jouer sur un jeu que je connais et que je masteurise aussi… Non seulement il était tout aussi imbuvable en tant que MJ (Ô surprise), mais pire encore, quand les autres joueurs n’étaient pas là parce que j’étais partie explorer de mon côté, il en profitait pour me faire des allusions comme « non, mais, si t’es sympa avec moi, je te donnerai de l’XP tu sais » ou, « réfléchis, tu as un PJ féminin, tu montres un bout de sein et on en parle plus… ». J’avais la gerbe. Et le pire, c’est qu’il me harcelait pour me voir en dehors des parties. Là j’ai commencé à avoir peur (il est policier) ; finalement, les absences répétées des joueurs l’ont forcé à arrêter et j’ai sauté sur l’occasion pour me sortir de là (j’aimais bien les autres joueurs, c’était lui qui m’insupportait). Même en dehors du jeu quand on allait prendre à manger il me sortait des trucs comme « ah ! la femme parfaite ! » ou « si tu veux te trouver un copain, dis pas des choses comme ça »… J’avais envie de hurler. Mais comme j’avais pas réagi tout de suite à ses remarques, je me suis enlisée et c’était plus dur après de réagir. Plus jamais.

Anonyme

Serial Graliste – Épisode 2, « Souviens toi l’été dernier »

Cet été, j’étais à mon association. Il faisait chaud et j’avais mis une robe avec un petit décolleté. Ce soir-là, un vieux de la vieille de l’association est revenu parmi nous. Je n’ai pas croisé son regard une seule fois. Ben oui. Il a passé son temps à regarder dans mon décolleté sans aucune gêne, quand il me parlait.

Quand l’heure d’entamer les parties est arrivée, alors qu’il ne jouait pas, il s’est assis à notre table et a passé l’intégralité de la partie à fixer mes seins. Ça a généré du malaise, au point que pour une fois, même les autres joueurs ont remarqué son comportement pervers.

Peggy

– Tiens j’ai préparé ton perso : c’est une belle elfe des bois avec un arc.
– Ah ? Mais moi je voulais faire une naine à barbe avec une grosse hache !
– Une naine ? C’est pas très girly, t’es sûre ?
– OUI

Eugénie

Juste pour évoquer un petit moment de décalage… Pas méchant, pas violent, mais qui m’a curieusement fait sentir que j’étais une fille à la table et que c’était pas une situation ordinaire pour tout le monde.

C’était la première fois où j’allais jouer avec des inconnus, hors de ma table hebdomadaire. Je n’y allais pas toute seule, d’ailleurs, j’y allais avec un joueur que je connais, parce que c’était un peu le grand saut, et je m’étais inscrite à une table dont je connais un peu le meneur aussi.

Dès qu’on s’installe à la table, alors que j’ai à peine dit « salut », un joueur se tourne vers moi, persuadé de me connaître. Sincèrement persuadé, je pense, ça ne sentait pas le plan drague moisi. Euh non. Mais si, je t’ai entendue dans une partie enregistrée sur le net. Euh non non, je fais pas ce genre de trucs. Mais si, sur un jeu de tel auteur. Mais NON. Mais SI. Il n’en démord pas.

Sur le coup, je me suis un peu braquée, mais ensuite j’ai compris l’équation probable : il avait entendu une joueuse en Actual play, et j’étais la seule joueuse de la table IRL… ça devait forcément être la même.

Je suis donc depuis ce jour la seule joueuse du monde, la joueuse cachée derrière toutes les joueuses. 🙂

Charlotte

L’une des raisons pour lesquelles je ne joue plus en club depuis longtemps, c’est la place accordée aux femmes dans certaines parties (guérisseuses) et la manière dont certaines rôlistes se comportent (jouant un gros barbare bien bourrin pour se faire accepter). Vu les deux, hélas. Depuis, j’évite… Mais ça fait un bail que je ne joue qu’entre amis, et la question ne se pose pas !

Virginie

– Vers la fin des années 90, j’étais une jeune rôliste débutante qui avait heureusement déjà fait du JdR et qui n’a donc pas pris la situation suivante comme une généralité. Avec quelques amis rôlistes débutants (dont une autre fille), nous avions fait la connaissance d’un garçon plus âgé et qui se disait « rôliste expérimenté ». Nous convenons d’une partie de ADD2 qu’il maîtriserait. Au moment de la création de perso, mon amie et moi voulions créer des personnages masculins. Il nous l’a refusé en nous disant texto « bah non, t’es une fille, tu joue une fille quoi ! ». Mon amie, voulant faire un guerrier demande alors à créer une guerrière : « Bah non, les filles ça peut être pas être des guerrières, tu peux faire magicienne ou druide si tu veux ». No comment…

– Je suis assez active dans les discussions sur le JdR et m’intéresse à pas mal de choses, notamment au niveau théorique. Que ça soit dans la vraie vie ou sur internet, on me reproche souvent de ne rien y connaître lorsque j’interviens dans une discussion. On m’a déjà dénigrée dans mes propos car j’avais eu le malheur de mentionner pratiquer le JdR avec mon conjoint (ce qui me range directement dans la case « copine de rôliste = fausse rôliste », voir le concept de « fake geek girl »). Il me faut parfois sortir mon « CV rôliste » pour affirmer ma crédibilité, et c’est assez usant (surtout quand le reproche vient d’hommes beaucoup moins expérimentés que moi).

Par exemple, lors d’une discussion à propos du milieu de l’édition de JdR avec quelqu’un n’y ayant jamais bossé, bien qu’ayant mentionné ma collaboration avec un éditeur, j’ai dû prendre sur l’étagère un ouvrage et lui montrer mon nom dans la liste des crédits pour qu’ils reconnaisse que j’étais légitime pour donner un avis sur le sujet.

Ou alors, on m’a aussi dit que mon avis sur un système n’avait pas de sens puisque de toutes façons « les filles ne s’intéressent pas aux règles, elles ne sont là que pour le roleplay ».

– Et bien sûr, la situation classique en convention/club/boutique où l’on vient d’office expliquer ce qu’est le JdR à la fille du groupe… Une anecdote plus précise : il y a dans ma ville une boutique que je ne fréquente habituellement pas. Un été très chaud, je déboule dans cette boutique en petite robe à fleur : première effet, tout le monde s’arrête de parler et se retourne. Je rentre dans la boutique, où tout le monde chuchote en me jetant des regards à la dérobée, et me dirige vers le rayon « Import JdR ». Je remarque du coin de l’œil les deux vendeurs qui semblent se mettre d’accord sur lequel des deux va m’aborder. L’un d’eux finalement s’avance, me demande si je veux de l’aide. J’ai à peine le temps de répondre oui, et pas le temps de préciser ma demande qu’il se lance sur une tirade m’expliquant ce qu’est le JdR. Quand j’ai réussi à le couper pour lui demander s’ils travaillent avec l’importateur des jeux Margaret Weis Productions car je recherche Serenity RPG, il a ouvert de grand yeux ronds… Avant de me dire qu’il ne comprenait pas de quoi je parlais car il ne s’y connaissait pas très bien. Ils ont fini par me trouver le bouquin, et à la caisse, m’ont demandé si c’était pour offrir…

Et j’ai des tas d’autres anecdotes de ce genre, malheureusement…

Heureusement on peut toujours trouver des groupes de joueurs sympas et ouverts, et j’espère que de plus en plus de rôlistes seront accueillant et respectueux envers tous les joueurs et joueuses !