Thalie

J’ai découvert le JDR vers 13 ans, grâce aux salons dédiés sur Caramail. J’ai tout de suite accroché. Quand j’ai voulu en faire en vrai, avec une copine, on nous a répondu que ce n’était pas « un truc de filles » et qu’on ne voulait pas de nous. Soit. Nous avons commencé à explorer l’univers du JDR dans notre coin. Je me suis aussi beaucoup investie dans le JDR sur forum, un monde nettement plus ouvert aux femmes.

Ma première partie de JDR, j’avais 17 ans, je crois. Ou 18 peut-être. J’avais fini par dégotter un rôliste qui avait accepté de m’inviter dans son groupe (avec beaucoup d’appréhension… la précédente tentative d’intégration d’un élément féminin s’était soldée par un échec).

On a joué à Warhammer et comme j’adore les Halflings, évidemment, c’est cette race que je jouais. J’ai très vite eu le droit à mon premier « Bon, t’es une fille, tu vas séduire les gardes ». L’absurdité de la scène – une minuscule halfeline tentant de draguer une montagne de muscles – m’a tout de suite frappée. J’ai émis des doutes sur la pertinence de la stratégie mais je me suis exécutée.

On m’avait prévenue que le milieu était macho, je n’étais donc pas surprise. Comme j’avais toujours préféré la compagnie des garçons, j’étais habituée à être la « fille » du groupe, avec tout ce que ça implique. J’ai donc usé de divers méthodes pour leur faire comprendre que non, je n’étais pas la prostituée de service, RP ou HRP. J’ai réussi à m’imposer sans peine. Je sais me faire entendre, heureusement.

Ma première convention s’est faite dans la foulée. Je me souviens de mon impression en arrivant. « Où sont donc les filles ? » J’ai fini par en trouver quelques unes. Pas tant que ça. Mais le problème n’était pas là.

Je me suis assise à une table de jeu et là, tout le monde m’a dévisagée. « Tu es sûre que tu es censé être là ? » ; « Je suis pas sûre que tu puisses jouer » ; « C’est ton copain qui t’a traîné ici ? » ; « Mais tu aimes vraiment le JDR ? » ;  un festival de questions idiotes. Et moi de répondre d’abord patiemment puis agacée que oui, j’aimais le JDR, j’en faisais déjà et que non, personne ne m’avait traîné, que non, ni F. ni P. n’étaient mes petits amis et que j’étais assez grande pour m’occuper de moi, merci bien.

Je me rappelle aussi qu’un joueur, après m’avoir demandé qui était mon copain, m’a soutenu que je ne pouvais pas avoir commencé le JDR seule, car j’étais trop jolie pour ça. Pour cet homme, une femme rôliste était soit une célibataire au physique ingrat en quête d’un copain, soit la petite copine d’un rôliste. Je ne me souviens plus ce que je lui ai répondu, probablement une remarque sarcastique quelconque. Mais cette remarque, je l’ai entendue plusieurs fois sous diverses formes.

Heureusement, au milieu de tout ça, j’ai rencontré quelques personnes géniales, dont certains sont devenus des amis proches. Mais mon sentiment, à l’issue de cette première convention, était que j’étais entrée dans un monde parallèle où les femmes n’étaient pas les bienvenues. Je ne pense pas que qu’ils repoussaient sciemment les femmes. Mais leur attitude avait de quoi décourager les plus timides voire toutes celles qui n’avait pas les mots pour justifier leur présence.

J’ai par la suite intégré divers groupes de JDR, j’ai continué à aller en convention. La population féminine allant croissante, j’ai cru que les rôlistes s’étaient enfin habituées aux femmes. Je subissais moins de réflexions stupides en convention, je me sentais moins comme une alien. Puis je suis passée de l’autre côté du miroir, je suis entrée dans l’organisation d’une convention.

Là, j’ai eu le droit à un nombre incalculable de remarques sexistes et lourdes. En effet, je me suis occupée du bar pendant quelques années, et les types venaient me parler de leurs exploits sexuels, réels ou supposés, alors que j’étais censé servir les autres festivaliers. Quelle joie d’entendre un type vous expliquer sa passion pour la spéléologie en milieu humide (vous comprendrez la référence) au milieu de 20 autres personnes qui écoutent et se retiennent de rire. Heureusement pour moi, j’ai pas mal de répartie, donc je n’avais pas de problèmes à les remettre à leur place. Mais dans l’idéal, je n’aurais dû avoir à le faire.

En devenant orga, j’ai aussi commencé à faire la promotion de mon loisir. Et c’est là que j’ai (re)découvert la mentalité déplorable de nombres de rôlistes. J’ai croisé par exemple une charmante demoiselle à qui l’on avait toujours soutenu que les femmes n’étaient pas censées maîtriser, car ce n’était pas leur place et qu’elles étaient nulles. D’autres m’ont assuré qu’en convention particulièrement, les hommes à leur table (qui souvent n’avaient pas réalisé que leur MJ serait une femme) remettaient systématiquement en question leur parole. On m’a parlé de commentaires sur le physique des joueuses. Commentaires que j’avais moi-même subi.

À force de me pencher sur la condition de femmes dans le JDR, j’ai fini par réaliser à quel point j’avais eu de la chance. Si j’avais subi des remarques désagréables, des tentatives de drague maladroites et insistantes, personne ne m’avait jamais forcé à jouer une scène que je refusais (au hasard, le viol de mon personnage). Personne ne m’avait agressé. Personne ne m’avait même touché.

Une réflexion sur « Thalie »

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :