Anonyme

Il y a 13 ans, j’ai mis les pieds dans mon premier GN. Je n’y ai vécu aucun sexisme. J’ai joué une assassin, je me suis retrouvée Maître Espion en quelques mois et j’ai toujours fait les personnages que je voulais faire : prêtresse, paladin, etc. Mon grand-père m’a appris autant à coudre qu’à réparer des pompes et je n’ai pas été élevée à croire que parce que j’étais une fille, j’avais moins de potentiel. La discrimination, je l’ai vécue à cause de mon poids. Je crois qu’il importe ici de dire que je ne correspond pas physiquement aux critères qui rendent acceptable une quantité de vêtement inversement proportionnelle à l’attention qu’ils attirent. Vous verrez plus tard pourquoi c’est pertinent.

Bref, ce « track record » parfait, ces années d’or de « je fais ce que je veux, c’est génial » s’est gâté quand, 3 ans plus tard, mon chum (aujourd’hui mon mari) m’a initié à un très gros GN. Si gros que, homme ou femme, on peut avoir de la difficulté à s’y trouver une place. C’est à ce moment que j’ai constaté l’existence du phénomène « la blonde à l’autre ». La présence de femmes et filles qui étaient là comme décoration, que l’on sortait des pièces pour les discussions importantes et qui souvent, y étaient pour passer du temps avec leur chum…

Le hic, c’est que je n’étais pas « la blonde à l’autre ». Je voulais avancer, m’impliquer, apprendre, comme dans ce petit GN où j’avais fait mes débuts. Après deux ans à chercher à évoluer avec le groupe duquel mon mari faisait partie, j’ai participé à un événement de cette organisation qui avait une thématique plus « dark », une esthétique que j’ai toujours apprécié. J’ai vu dans ce groupe une opportunité de vivre une immersion dans un monde vraiment différent avec un personnage vraiment différent de moi.

Sauf que j’avais choisi un groupe élitiste. Un groupe dans lequel les hommes et les femmes partageaient le pouvoir à parts égales (c’était jusque dans les règles du groupe) mais dans lequel pour qu’une femme atteigne ce pouvoir, elle devait correspondre à des critères que je ne connaissais pas. J’ai bûché deux ans avant de me rendre compte que la personne qui tenait les rênes trouvait que je n’avais pas « le physique de l’emploi ». Vous imaginez bien ma tête. Le jeu de rôle était le seul endroit où je pouvais être ce que je voulais sans restriction et là, pour la première fois, je comprenais que mon corps allait empêcher mon personnage d’évoluer parce qu’un homme en position de pouvoir trouvait que j’étais trop grosse, que je ne pouvais pas danser pour séduire nos ennemis et les manipuler, que je ne pouvais pas être sexy pour attirer les autres joueurs (majoritairement des hommes) et prendre avantage de mes « atouts féminins ». Parce que les femmes avant moi qui avaient occupé ce poste avaient été de belles femmes minces sachant exploiter leur apparence à l’avantage du groupe.

J’étais profondément dégoûtée. Je n’aurais pas dû avoir à me battre contre de tels stéréotypes mais je l’ai fait. Des années plus tard, mon personnage est exactement ce que je voulais qu’elle soit. J’ai fini par confronter la personne qui disait cela de moi et, alors qu’il s’était retiré du jeu, il a reconnu s’être gravement trompé. Le groupe duquel je fais partie aujourd’hui, c’est le même groupe, dans la même organisation. Mais aujourd’hui, j’ai la position que des filles avant moi ont eu pour plusieurs raisons. Certaines étaient des joueuses aguerries, des négociatrices féroces. D’autres étaient des beautés séduisantes. Mais toutes étaient minces. Ce groupe aujourd’hui ne fait plus aucune discrimination de la sorte et j’en avais fait un objectif avant de me rendre à ce point dans mon jeu. Je sens que je suis aussi crédible que n’importe quel homme ou femme et que je le suis uniquement parce que je me suis illustrée comme joueuse capable et déterminée.

Je ne pense pas que ma situation soit unique. Je ne pense pas que j’ai eu de la chance. Je pense que j’ai « bulldozé » ceux qui ne croyaient pas en moi, je leur ai prouvé qu’ils avaient tort et pouvaient se mettre leurs stéréotypes là où l’épouvantail a le bâton, pour être polie. Mais laissez-moi vous dire qu’avec le temps j’ai compris que si je n’ai pas subi de harcèlement sexuel, de catcalling ou si je ne me suis pas fait cantonner dans des rôles de potiche, c’est peut-être bien parce que je n’avais pas « le physique de l’emploi ». Ça, en bout de ligne, c’est aussi le produit du sexisme que j’ai affronté et que plusieurs femmes, rondes ou pas, affrontent. La crédibilité, pour une femme qui fait du jeu de rôle, ça se « mérite ». Il est pas mal temps que ça change.

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